
UN BRETON EN ITALIE
LA MORT ET LA RENAISSANCE
par TRYSTAN MORDREL
Idéologue du nationalisme breton, Olier Mordrel occupe une place particulière dans l'histoire de l'idéalisme européen, car il a été l'un de ceux qui ont réussi à construire un corpus idéologique cohérent, capable d'enraciner les nations dans le projet d'une Europe forte, en dépassant les nationalismes vétustes hérités des conséquences monstrueuses de la Révolution française et du XIXe siècle.
Échappant de justesse aux combats de la Première Guerre mondiale, il a vécu aux premières loges ce massacre inutile — son père était un général de l'armée française — et a subi dans sa chair les terribles conséquences pour sa famille, ses proches et ses amis.
C'est cette expérience dévastatrice qui sera l'une des boussoles de sa pensée politique. La Bretagne est sortie profondément marquée par la guerre. Un nombre considérable de ses fils ne sont pas revenus des tranchées, et ceux qui sont retournés à leurs champs et à leurs ateliers ont été profondément transformés par le traumatisme, non seulement par la brutalité du conflit, mais aussi par la transformation de la société sur-industrialisée, qui a transformé des paysans, des marins et des artisans issus d'une société traditionnelle en opérateurs de la mort à grande échelle.
Établi en Bretagne, Mordrel a voulu rompre avec cette République criminelle, dont le nationalisme jacobin a conduit ses compatriotes au massacre de masse, en cherchant un modèle politique européen qui garantisse à notre continent de ne plus jamais se déchirer et à ses fils de ne plus jamais s'entre-tuer.
En Allemagne, l'idéologue breton a trouvé des hommes qui partageaient son rejet du nationalisme idéologique et qui rêvaient d'une Europe qui puisse se révéler être la maison commune de toutes les Nations, avec le même sang et le même sol.
L'arrivée au pouvoir du national-socialisme en 1933 a marqué un changement dans ces perspectives politiques. Ce système politique était lui aussi en partie animé par une vision obsolète du nationalisme allemand et a adopté certains oripeaux du pangermanisme.
L'alliance momentanée entre Bretons et Allemands, unis par l'objectif commun d'abattre le régime républicain français, s'est brisée brusquement au cours de l'été 1940, lorsque les Allemands ont préféré une France vaincue et vassale plutôt qu'une seconde Révolution française, dont les Bretons auraient été participants et bénéficiaires.
Les autorités du Reich ont interdit toute activité politique aux nationalistes bretons et, le 22 décembre 1940, ont déporté Mordrel en Allemagne et l'ont assigné à résidence. Il ne pourra revenir en Bretagne que pour quelques mois, à la fin de l'année 1941, pour relancer sa revue Stur.
À l'automne 1942, de retour d'un voyage en Flandre, il est consterné par la politique du Reich à l'égard des Flamands, l'un des peuples les plus germanophiles d'Europe. Comme en Bretagne, les vainqueurs n'avaient montré aucun égard envers les autonomistes flamands, leurs alliés naturels. La vérité, il la découvrira à son retour à Paris par les mots de son ami, le docteur Epting de l'Institut franco-allemand : « Je vais te dire la raison. Nous voulons être libres d'envoyer un million de paysans flamands coloniser l'Ukraine, si nécessaire, sans avoir à rendre de comptes à un gouvernement flamand, et encore moins à un Néerlandais ! ».
Légende de la photo :
Rome, 1947. Olier Mordrel avec sa famille. Derrière eux, l'arc de Titus Vespasien, le destructeur de Jérusalem, situé sur la Via Sacra. À ne pas confondre avec l'arc de Constantin, devant lequel un homme tel que lui ne se serait jamais fait photographier. L'arc éponyme a été ériger par Constantin avec des morceaux d'arcs d'empereurs païens détruits, si bien que les scènes représentées ne le concernent pas. Les arcs de triomphe à Rome étaient au nombre de treize, pour autant que l'on sache : aujourd'hui il en reste trois. Les chrétiens ne l'ont pas détruit car c'étaient encore les années où sévisse la dispute entre les deux religions abrahamiques.

C'en était trop pour Olier qui, se rappelant la volonté des Allemands de s'emparer des principaux ports bretons et de leur arrière-pays, de chasser les Bretons et de les remplacer par des Allemands du Reich, dut se rendre à l'évidence : le gouvernement allemand ne veillait qu'à ses propres intérêts et l'éventuelle organisation de l'Europe d'après-guerre se ferait au détriment des autres, en particulier des petites nations sans État comme la Bretagne, la Flandre, le Pays basque et la Corse, sans parler des Alsaciens qui avaient déjà disparu, engloutis dans le creuset du Reich millénaire.
Mordrel décida de fermer sa revue Stur et de se retirer complètement de toute activité politique, ne pouvant soutenir les choix politiques nationalistes du gouvernement allemand.
SURVIVRE À LA DÉFAITE
À l'été 1944, le patriote breton prend la route de l'Allemagne pour ne pas tomber entre les mains des Alliés ou des gaullistes, qui rêvent de le fusiller. L'hiver 1945 fut extrêmement rude et la vie sous les bombardements de Berlin particulièrement éprouvante. Il refuse la proposition de son ami Werner Best, gouverneur du Danemark, de se réfugier dans son pays avec l'écrivain Céline et choisit de se retirer avec sa famille à Innsbruck, où il espérait trouver une voie de sortie vers l'Italie. Sous prétexte d'organiser les Bretons présents dans la région, il demande à la police allemande l'autorisation de se rendre à Bolzano et, le 30 avril 1945, seuls sa femme et ses enfants obtiennent la permission officielle d'entrer en Italie.
Le jour suivant, Olier, resté en arrière, traversa clandestinement la frontière caché dans un camion chargé de sacs de sel. Il devait retrouver sa famille à Merano, mais l'homme à qui il avait confié leur argent s'enfuit avec leurs fonds, les abandonnant à leur sort. Ils errèrent pendant des mois en Italie, puis s'en remirent aux exilés français de Sigmaringen, espérant franchir la frontière suisse, sans succès. En décembre 1945, après de longues pérégrinations, la famille Mordrel se réfugia à Rome, d'abord hébergée par la Procure de la Congrégation de la Sainte-Croix, puis chez une famille française liée au général Mordrelle, le père d'Olier.
Lorsque le 1ᵉʳ mai 1945 il mit le pied sur le sol italien, la vie du Breton changea. Mordrel en exil devint un proscrit sans toit ni confession, un hors-la-loi dont la vie ne tenait qu'à un fil ténu qui tremblait entre les mains du destin.
Après avoir traversé clandestinement la frontière italienne, Olier tenta de se mettre en contact avec les autorités alliées, espérant obtenir une protection et éviter d'être livré à la France. Dans cette optique, il rédigea un mémorandum qu'il comptait remettre aux Américains, les exhortant à protéger les éléments nationalistes et anticommunistes qui, selon lui, auraient été un rempart contre l'influence croissante de De Gaulle et du Parti Communiste.
Le 13 mai 1945, il s'approcha d'un officier américain, qui tenta de le mettre en contact avec un membre du renseignement britannique. Suspectant un piège, Mordrel réussit à s'éclipser et se mit en contact avec un ancien membre du PPF, qui se faisait passer pour un agent secret français. Ce dernier le mit en contact avec un autre officier américain, auquel Mordrel remit son mémorandum. Ce dernier le conduisit à Vérone, auprès du quartier général de la Vᵉ Armée, où il fut présenté au Counter Intelligence Corps (CIC). Au lieu de recevoir la reconnaissance espérée, Mordrel fut intégré dans un groupe de travailleurs civils et placé sous surveillance. Peu enclin à une telle captivité, il tenta de s'enfuir, mais fut arrêté dans une gare ferroviaire et incarcéré le 21 mai.
C'est alors que commencèrent les interrogatoires. Face au capitaine Ker, un officier britannique, Mordrel chercha à manipuler ses interlocuteurs pour éviter l'extradition vers la France et obtenir un transfert en Espagne. Se rendant compte que les Alliés étaient enclins à croire les histoires les plus fantaisistes concernant de prétendus « complots nazis », il inventa une version romancée de son rôle dans un prétendu « Komintern nazi », un plan ourdi depuis Monaco pour faire basculer l'Europe dans la guerre civile après la défaite du Reich. Cette fable lui fit gagner du temps et les services alliés envisagèrent même de l'envoyer à Londres pour approfondir l'affaire. Il fut transféré à Florence, où il fut de nouveau interrogé sur ses prétendus liens avec l'IRA, avant d'être incarcéré comme prisonnier de guerre dans le camp de concentration d'Ancône le 14 juillet 1945.
PRISONNIER À ANCÔNE
Le camp de concentration s'étendait sur les pentes des collines qui descendaient des Apennins vers la côte de la mer Adriatique, dont les flots couleur émeraude pouvaient être vus à deux ou trois kilomètres de distance. Pour la gestion quotidienne des prisonniers, les Anglais préféraient s'en remettre aux Allemands, très coopératifs, plutôt qu'aux Italiens, récalcitrants à être enfermés dans leur propre pays une fois la guerre finie.
L'Allemand est dominé par le sens pratique. Vaincu, il en accepte les conséquences. Le tempérament des Italiens le leur en empêche. Ils font tête aux gardes comme des coqs de combat. On les voit sortir de la cage des punis, malmenés par les pierres coupantes sur lesquelles ils ont été contraints de s'allonger, crachant des insultes.
Légende du document original (encadré noir) :
Les faux documents du fils Malo émis par la Croix-Rouge de la via Gregoriana 28 à Rome. Malo fut le premier de la famille à rejoindre l'Argentine.
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Parmi les illustrations que j'avais fournies et que le bulletin italien n'a pas reprises, ce portrait de mon père croqué en août 1945 alors qu'il était prisonnier dans le camp d'Ancône parmi des Allemands avant d'être Transféré chez les Italiens, en majorité des soldats de la Xe Flottiglia MAS.
Tristan Mordrelle

aux Américains, qui ne comprenaient pas ou feignaient de ne pas comprendre. Les ex-soldats du Duce, comme leurs ancêtres de la Renaissance, sont de magnifiques soldats lorsque, à la fin du combat, la gloire les attend et que les spectateurs sont nombreux.
Dans une tente voisine de celle d'Olier Mordrel, trois jeunes de la Decima MAS, le groupe du Prince Borghese, l'invitent à se joindre à eux pour partager une boîte d'harengs canadiens à l'huile, pour l'anniversaire de l'un d'eux. Ils l'ont invité, disent-ils, parce qu'il n'y a pas de fête sans invité, une galanterie que le Breton apprécie beaucoup. Il raconte la scène : « Nous nous comprenions peu et nous parlions encore moins. Avant de partir, j'allume en silence une allumette, observant de manière pensive la petite flamme qui s'éteint. Mon feu de joie symbolique pour le 7 août ! (date de l'attentat à Rennes au monument de l'union entre la France et la Bretagne du 7 août 1932). »
La majeure partie des prisonniers italiens étaient des fascistes convaincus, défenseurs de la République Sociale Italienne, tandis que chez les Allemands, les vrais hitlériens crânes, comme dans la population, une minorité. Cette différence accentuait les caractéristiques nationales.
Les Allemands étaient soumis et suivaient à la lettre les règles de la captivité britannique. Les Italiens, par leur nature de condottières, n'acceptaient pas leur destin de vaincus, reclus dans leur propre pays.
Dans la vie quotidienne du camp, la docilité allemande contrastait avec l'esprit rebelle des Italiens. Un jour, durant l'appel, au grand étonnement des Allemands, les Italiens rompirent les rangs pour retourner dans leurs tentes et protester contre l'inadéquation des rations.
Le jour suivant, douze têtes brûlées italiennes furent enfermées dans le camp des punis, à côté des cuisines de la mess des officiers et, en échange d'un peu d'aide, les cuisiniers leur donnèrent quelques restes ! Leur rébellion fut récompensée par les délices de Capoue.
La gentillesse des Allemands ne les empêche pas d'organiser de petites triches au détriment d'autres prisonniers, durant la distribution de la ration. Olier, désormais à bout de forces, ne supportant pas cette tendance, se plaint auprès des Anglais, qui font semblant de ne rien voir. Le soir même, le Breton reçoit l'ordre de se transférer dans la zone italienne, pour partager la tente avec un Lombard grand, dur et courtois, aux yeux bleus, fils d'un entrepreneur textile de Milan. Il reçoit la visite d'un ami sicilien, taciturne comme lui. Cet homme, grand et blond, a les traits d'un pur viking. Son nom est très commun en Normandie. Les Italiens ont une longue tradition d'oppressions politiques, de prisons et de conspirations. Ils restent fermes en captivité et sont capables de s'organiser rapidement dans la clandestinité. Olier fut interrogé de manière discrète et habile par les Italiens. Il se rendit compte que l'on pouvait comprendre à quel point ils pouvaient lui faire confiance.
Olier s'intégra tellement bien avec les Italiens qu'ils l'inclurent dans un plan d'évacuation à travers le creusement d'une galerie et, grâce à ses compétences d'architecte, il résolut brillamment un problème de ventilation insuffisante.
Dans les moments de repos, entre deux creusements, il lisait L'Uomo qualunque, le journal anticonformiste dirigé par Guglielmo Giannini, diffusé dans toute l'Italie pour aider à maintenir le moral des prisonniers. Un camarade italien, appartenant à la célèbre famille Segni, lui suggéra que s'il réussissait à s'échapper, il pourrait se cacher dans la ferme de son père à Frascati, « qui n'est qu'à 277 kilomètres », lui dit-il en souriant.
Creuser le tunnel avec ses camarades italiens fut un véritable calvaire. Sans éclairage, avec une ventilation insuffisante et avec la crainte constante que la voûte ne s'effondre, il devait ramper sur une quinzaine de mètres pour atteindre le front de taille. Souvent, surtout la nuit, sa tâche était de disperser la terre extraite du sous-sol. Deux grandes poches étaient cachées sous son pantalon et, à chaque pas, il dispersait un peu de terre, pour ne pas attirer l'attention.
Malheureusement, à quelques mètres de l'objectif, les Anglais, certainement avertis par un délateur, découvrirent l'entrée de la galerie et la fermèrent. Les Italiens étaient certains d'avoir été vendus par un Allemand, mais la réalité était différente. Les gardes eurent des soupçons en voyant que les douze garçons dormaient profondément pendant la journée et que leurs genoux et leurs mains étaient toujours sales de terre, malgré le nettoyage quotidien.
Après l'échec du plan d'évacuation et une brève période de dépression, Olier s'occupa comme il le pouvait, divisant son temps entre le marché noir, diverses réparations et la lecture. Par ironie du sort, on vint lui demander d'enseigner la littérature française, lui qui avait combattu cette culture pendant des décennies. Il s'immergea dans l'étude du breton et commença à élaborer une grammaire. Sa période de détention marqua une phase de réflexion : affaibli par la faim et la maladie, il se fit même faire le portrait par Siebenbürgen, un camarade de prison.
CINECITTÀ N'EST PAS LE CINÉMA
Le 3 octobre 1945, Olier est transféré dans le centre d'interrogatoire aménagé près de Cinecittà, au sud-est de Rome. Les conditions d'hébergement étaient meilleures et un lit avait remplacé la terre nue, mais la nourriture était rase, à peine mille calories par jour, « pour ne pas nous faire s'écrouler », comme lui dit un autre prisonnier.
Olier Mordrel se rendit compte que son subterfuge du « Komintern nazi » n'avait pas fonctionné. S'il n'avait pas été livré aux Français, ce n'était pas par pitié, mais parce que les Anglais cherchaient à obtenir de lui des informations sur les liens entre les nationalistes bretons et l'IRA.
Malheureusement pour lui, il avait peu d'informations à leur fournir sur le sujet. Au lieu de cela, toujours animé par ses ambitions politiques, il rédigea un rapport pour Churchill dans lequel il proposait la reconstitution d'un État celtique sous la domination britannique, avec Dublin comme capitale. Son interlocuteur britannique sembla intrigué, et cela remplit Mordrel d'une fièvre qui le tint éveillé la nuit. Mais cette illusion fut vite dissipée. Dès le mois de mai, il avait été confié aux « yeux bretons » d'un soldat américain...
Légende de la photo :
Olier Mordrel : photo prise vraisemblablement le 12 mars 1946, lorsqu'il a rejoint Rome, après son évasion de Cinecittà.

qui l'avait conduit auprès des services britanniques.
Voyant que ses efforts restaient sans réponse, il élabora un autre projet, cette fois centré sur la redéfinition de l'Europe selon des lignes ethniques. Cette nouvelle proposition n'eut pas non plus beaucoup de succès. Mordrel savait que les Anglais se débarrasseraient bientôt de lui et le livreraient à la France. Il réenvisage donc l'idée de s'échapper. À Cinecittà, il observe d'autres prisonniers qui profitent d'un moment d'inattention pour sauter dans un camion et disparaître. Lui-même eut plusieurs occasions de faire de même, mais son tempérament le lui en empêcha : il refusait d'improviser, préférant des actions pondérées.
À Cinecittà, comme à Ancône, la faim restait une obsession. Les Anglais nourrissaient si peu les prisonniers que certaines gardes vendaient des rations en échange des derniers effets personnels que ces infortunés possédaient encore. N'ayant rien à offrir, si ce n'est les pages de son journal, Olier ne put profiter de ces trésors gastronomiques, qui furent vendus au plus offrant, en premier lieu la viande en boîte.
Pour garder l'esprit occupé, sachant que les interrogatoires britanniques touchaient à leur fin, Olier Mordrel imagina toutes les voies de fuite possibles, ne réussissant pas à trouver une faille dans le système, jusqu'au jour où il fut transféré à l'unité de départ. Pour lui, il n'y avait qu'une seule voie de sortie : être livré aux gaullistes et fusillé avec douze balles dans le corps. Un Allemand compréhensif lui expliqua que les formalités administratives pour la remise à un pays étranger, en l'occurrence la France, prévoyaient une période d'attente de huit jours. « Profites-en », lui dit-il.
Dans cette section particulière, la faim est encore plus féroce. Les Anglais servaient trois rations pour dix hommes en attente du départ, déclenchant une rébellion inattendue de la part des infortunés, qui renvoyèrent le tout en cuisine intact.
Un imprévu administratif annula son transfert et on le renvoya en cellule, où il reprit son projet d'organisation de fuite, mais son obstacle était un Allemand qui partageait sa cellule et qui refusait de le laisser s'échapper, lui disant sans détours que « c'est interdit par le règlement ». On ne pourrait rien imaginer de plus allemand !
Malgré ce fâcheux rabat-joie, Olier réussit pendant plusieurs jours à défaire le châssis de la fenêtre de ce qui était autrefois la loge des acteurs travaillant dans la cité du cinéma voulue par Mussolini.
Olier se prépara au départ comme on se prépare pour des vacances : ne rien oublier, en particulier son journal, ses manuscrits et son portrait au crayon fait à Ancône. En poche, écrits en code, les adresses de ses camarades italiens.
Dimanche 10 mars 1946, il était enfin prêt. Il savait à quelle heure démonter la fenêtre pour sortir et le parcours à suivre pour atteindre le réseau de barbelés de quatre mètres de large qui entourait le camp, sans être découvert. Il savait où se trouvait le passage par lequel les gardes sortaient la nuit. Au-delà, une rangée d'arbres pour rejoindre la via Appia qui le mènerait sans tomber sur des présences anglaises vers Rome.
À l'heure établie, vers 3 heures du matin, le fugitif mit son plan à exécution. Il traversa la fenêtre, descendit d'un étage en utilisant une corde qu'il avait subtilisée quelques semaines plus tôt, esquiva les gardes, trouva le passage et, en un quart d'heure, réussit à franchir les barbelés pour se retrouver homme libre dans une terre désolée.
Quelques jours plus tard, il écrivit : « Une fois évadé, j'ai retrouvé mon certificat d'Homme », évoquant une sensation de frisson sacré, où le simple fait de respirer lui semblait un nouveau plaisir.
Pendant sa fuite, il se perdit en tournant autour du camp, croyant être en route vers Rome. Il atteignit finalement la ville dans la soirée du 11 mars 1946. Le lendemain, des recherches furent lancées pour le retrouver.
Il réussit à se réfugier à Rome grâce à quelques informations recueillies pendant sa captivité et, en raison de difficultés à être accueilli dans un couvent irlandais, il bénéficia de l'hospitalité de réfugiés albanais. N'ayant pas de nouvelles de sa famille, il multiplia les efforts, finissant par la croiser, par hasard, dans les jardins de la Villa Borghese. C'est ce moment qu'ils immortalisèrent par une série de photos dans ce merveilleux parc de Rome.
Grâce aux connaissances dans les sphères ecclésiastiques, Olier et les siens trouvèrent refuge dans le couvent des Frères des écoles chrétiennes de la Via Aurelia ; sa femme Gaïd trouva l'hospitalité auprès d'un institut de sœurs...
Légende de la photo :
Olier Mordrel en Argentine en 1954

et sa fille Yola trouva un poste de jeune fille au pair. Tout n'était cependant pas rose. Olier avait des tâches de nettoyage et s'étonnait des habitudes de certains pères pourtant bons qui, par souci d'économie, laissaient autour des toilettes à la turque du couvent des morceaux de papier journal non entièrement utilisés afin que d'autres frères puissent les employer. Dans les couvents se côtoyaient divers profils, y compris des membres du gouvernement de Vichy en fuite, mais la misère de la clandestinité effaçait toute rancœur réciproque.
Ils n'étaient pas totalement isolés. Le bureau de poste fonctionnait très bien et le flux de correspondance permettait de contacter la famille et des amis encore en cavale. Certains, comme Roparz Hemon, ne daignèrent pas répondre, tandis que d'autres reprirent contact et envoyèrent quelques secours par mandat postal.
Olier passait beaucoup de temps à écrire. Il avait entrepris une traduction de la Chanson de Roland en français moderne, qu'il acheva entre les murs du couvent, tout comme il entreprit la rédaction des Chants d'un réprouvé, tout en reprenant l'élaboration de la grammaire de la langue bretonne.
La littérature était un moyen de se distraire de sa vraie obsession : partir, s'éloigner le plus possible de cette Europe dans laquelle toute possibilité d'avenir lui était fermée.
Certains faussaires parisiens, en particulier Yann Fouéré, lui procurèrent un faux passeport au nom de Jean-Pierre Costa, que la police ne découvrit qu'en janvier 1948, trop tard pour empêcher son départ. Une lointaine connaissance à Buenos Aires lui fournit un faux contrat de travail et lui fit parvenir une petite somme d'argent pour le voyage.
Grâce à l'influence d'un prêtre croate auprès du Vatican, le père Draganović, spécialisé dans l'exfiltration de ses compatriotes, lui et ses fils reçurent des faux documents qui leur permirent de partir.
Ils partirent sans l'épouse et mère de ses enfants, épuisée par les privations et le froid. Elle mourut à Rome et fut enterrée sous une magnifique croix celtique dans le cimetière de la ville.
Malo fut le premier à obtenir les documents argentins, le 18 janvier 1948, et se mit aussitôt en voyage pour ouvrir la voie à son père et à ses frères, qui avaient entre-temps été envoyés vivre chez leur grand-mère à Castres.
Le 8 juin, Olier s'embarque à Gênes sur le navire Buenos Aires, comme le firent beaucoup d'autres avant lui. Tandis que les plus jeunes s'engagent dans la Légion étrangère sur les champs de bataille de la guerre d'Indochine, il prenait la route d'un exil sans gloire, en compagnie d'autres exilés comme lui. Une nouvelle phase de sa vie commençait.
Trystan Mordrel
Texte de l'encadré à droite (sur le livre) :
Ce document traduit en italien en juillet 2024 par les éditions Moira (titre original Les hommes-dieux, Copernic Paris, 1979) est le second tome d'un diptyque intitulé "L'autre paganisme". Le premier volume, Gli dèi maledetti ("Les dieux maudits"), de Jean Mabire, a été recensé dans le numéro précédent d'Avanguardia Europea. L'étude, traduite par Stefano Vaj avec une postface d'Ada Cattaneo, nous plonge dans la religion du panthéon celtique à travers ses histoires transmises oralement. Une autre goutte d'héritage ancestral opposée à l'éclipse monothéiste.
