Bezen Perrot: L'unité nationalistebretonne de la SS, 1943-5 Daniel Leach, Université de Melbourne
Synthèse historique
En fin d’année 1943, Lainé, qui croyait encore en la victoire finale de l’Allemagne, décida de pousser plus loin son alliance avec l'occupant.
Adoptant le nom du célèbre rebelle breton soutenu par la Grande-Bretagne, il rebaptisa sa petite force nationaliste Bezen Kadoudal (Unité Kadoudal) et offrit ses services aux Allemands.
Son but initial était de protéger les nationalistes des attaques de la Résistance, mais l’objectif principal restait le désir de déployer une force militaire purement bretonne, démontrant ainsi la résilience de la nation bretonne.
Selon les mots de son associé Feutren ("Maître" du Bezen), Lainé voulait "renouer avec l’armée bretonne qui avait été défaite à Saint-Aubin".
La simple présence d’une telle force aurait, selon le raisonnement de Lainé, un impact psychologique puissant sur les Bretons.
"Il a essayé de nous faire obtenir un rôle de protection des trains", explique Feutren.
"N’importe quoi, pourvu que cela nous donne un uniforme".
Mais, conscient de la manière dont ses ennemis chercheraient à dépeindre cette force, Lainé était, selon les rapports, particulièrement soucieux de ne pas opérer pour le compte du SD (le service de sécurité de la SS).
L’appareil de sécurité de la SS était alors désespérément à la recherche de collaborateurs pour la lutte anti-insurrectionnelle, tout en veillant à ne pas compromettre la précieuse coopération avec le régime de Vichy.
Ses plans pour l’unité bretonne étaient donc bien différents, ce qui aboutit à un curieux compromis :
les membres du Bezen Kadoudal seraient classés comme agents de la Sicherheitspolizei (police de sécurité du SD, ou Sipo), mais les hommes de l’unité pouvaient se considérer comme des soldats bretons d'une formation militaire indépendante.
"Toutes les précautions furent prises pour que la nature allemande de la formation reste inconnue en Bretagne", explique Mordrel, "et que le caractère breton imprimé à la troupe par ses animateurs ne soit pas connu à l’extérieur".
Les conditions d’enrôlement stipulaient un engagement uniquement contre le pouvoir "français" en Bretagne même.
C’est un témoignage du désir ardent de Lainé de combattre la France sous toutes ses formes qu’il ait accepté ce rôle insatisfaisant d’auxiliaires de la police allemande, à une époque où il était clair que les dirigeants nazis ne récompenseraient jamais ses efforts par l’indépendance de la Bretagne, et alors qu'un nombre croissant de Bretons rejetaient les occupants et tous ceux qui les soutenaient.
Moins d’une semaine plus tard, un autre Breton de premier plan fut pris pour cible.
À la suite de cet assassinat, le Bezen Kadoudal franchit son pas le plus fatidique vers la collaboration en uniforme allemand au nom de l’indépendance bretonne.
L’Abbé Yann-Vari Perrot était le directeur du Bleun Brug, membre (aux côtés de Yann Fouéré) du Conseil consultatif de Bretagne (CCB) mis en place par Vichy, et directeur de la revue Feiz ha Breiz (Foi et Bretagne). Dans cette dernière, il avait écrit favorablement sur le régime clérico-fasciste de Mgr Tiso en Slovaquie et sur la campagne de l’Axe contre les "hordes bolcheviques" à l’Est.
Son engagement en faveur du nationalisme breton était également de notoriété publique, une position qui le mettait en délicatesse avec la hiérarchie ecclésiastique, dont les évêques soutenaient le maréchal Pétain et l’État français. C’est peut-être en raison de ses convictions nationalistes bretonnes que l’Église l’avait affecté à Scrignac, une commune connue pour son ancrage à gauche et son hostilité à l’autonomisme.
Perrot avait reçu la visite de la police quelques années plus tôt lors de recherches concernant des armes débarquées à Locquirec. Lainé prétendit même que l’Abbé avait offert son jardin comme cachette pour ces armes.
On dit aussi, pourtant, que Perrot se méfiait de Lainé et de ses plans de collaboration ouverte avec les Allemands, notamment en raison du néo-paganisme de Lainé — un élément commun du nazisme qui s'attirait souvent la condamnation d’une Église par ailleurs favorable au corporatisme, à l’anticommunisme et à d’autres aspects du national-socialisme.
Perrot était respecté par un large éventail de l’opinion régionaliste en Bretagne.
Si Perrot était tué, cela enverrait le signal puissant que la Résistance considérait tous les autonomistes comme des "collabos", ce qui, par indignation et fureur, risquait de les pousser vers une alliance ouverte avec les Allemands. C'est précisément ce qu'un assassin communiste isolé fit à un carrefour près de Scrignac le 12 décembre 1943.
Le choc causé par la mort de Perrot ébranla même de nombreux non-nationalistes en Bretagne.
Mordrel affirme que même la presse communiste parla d'une "erreur tragique".
Pour Lainé, cependant, c’était l’occasion de "sortir de l'ombre" et d’offrir aux militants bretons un instrument de vengeance.
Son appel émouvant lors des funérailles de Perrot en faveur d’une action de défense d’une identité bretonne en péril était resté largement inchangé depuis l’époque du Gwenn-ha-Du :
" Quand tous les moyens de discussion sont épuisés [...] quand les offres, les promesses et les séductions restent inefficaces [...] Alors [...] la cause n'a plus besoin de phraseurs, mais de soldats. La victoire décidera de l'issue."
Après la mort de Perrot, les membres du Bezen Kadoudal votèrent à l’unanimité pour rebaptiser à nouveau leur unité, cette fois en l’honneur de ce martyr breton en soutane : le Bezen Perrot.
Ce faisant, la frontière entre ces quelque trente militants intransigeants et le reste du mouvement breton devint floue.
Le "régionaliste pacifique" Perrot — et, par extension, tous les autres courants constitutionnels de l’autonomisme breton — serait désormais à jamais associé à la collaboration directe avec l’occupant. L’existence même du Bezen, sans parler de sa conduite en temps de guerre, allait bientôt " permettre aux ennemis de la Bretagne [...] de crucifier le Mouvement avec l’assentiment du peuple breton" .
L’un des aspects les plus controversés du Bezen Perrot, et qui facilita les efforts visant à le dépeindre comme une force au service des seuls intérêts allemands, fut la question purement matérielle de son uniforme.
Les principales sources de recrutement du Bezen étaient bien sûr le PNB (Parti national breton) et les Bagadoù Stourm.
De nombreuses recrues s'étaient vu dire avant leur enrôlement que, comme dans les Bagadoù (avec leurs brassards au triskell et leurs calots écossais), elles serviraient et combattraient dans un uniforme uniquement "breton".
Cet uniforme, combinant des accents celtiques et nazis allemands, faisait la fierté de Yann Goulet, le chef des Bagadoù, et avait été conçu par Goulet et Lainé plus tôt dans la guerre.
Dans le cas du Bezen, cependant, d’autres considérations entrèrent en ligne de compte.
Les Bagadoù avaient été impliqués dans des bagarres occasionnelles avec des opposants politiques — en particulier les détestés Francistes (fascistes et centralistes français), et même avec la police de Vichy à au moins une occasion —, mais ils n'avaient jamais été armés de rien de plus menaçant que des pavés, des matraques et l’arme de poing personnelle de Goulet.
Comptant environ 400 membres, cette formation tenait le rôle de scouts nationalistes et de "gros bras" politiques pour le PNB.
En revanche, une force dotée d’armes mortelles et engagée dans des opérations de contre-guérilla par le SD constituait une manifestation beaucoup plus flagrante du soutien allemand au nationalisme breton — d’autant plus si cette force était acquise au séparatisme et s’opposait au fédéralisme désormais défendu par le PNB. Pour cette raison ("pour ne pas offenser les Français !"),
le Bezen Perrot servit d'abord en civil, puis, à partir de mars 1944, en uniforme Feldgrau de la SS, dépourvu de tout insigne breton. Pour beaucoup en Bretagne, le Bezen semblait alors indiscernable d'indicateurs civils à la solde des Allemands ou de forces régulières de la SS en opération.
L’histoire opérationnelle du Bezen revêt bien sûr une importance encore plus grande.
Les gour (soldats) participèrent à des arrestations de résistants et de réfractaires au STO (Service du travail obligatoire), interceptèrent des parachutages d’armes destinés au Maquis et aidèrent à l'infiltration des réseaux de Résistance.
Par mesure de sécurité, de nombreux réseaux de Résistance en Bretagne communiquaient uniquement en breton ; les collaborateurs brittophones étaient donc très recherchés.
Plus d’un résistant fut désagréablement surpris lorsque ses ravisseurs "allemands" se mirent à converser en breton fluide.
Le Bezen commença ses opérations aux côtés du SD au début de l’année 1944. À cette époque, ses membres n'étaient armés que de pistolets.
En plus des raids contre les résistants, ils servaient à monter la garde au centre d'interrogatoire du SD à Rennes. Au printemps, les groupes d'élite reçurent des uniformes SS pour les opérations et furent armés de pistolets-mitrailleurs.
Ils opéraient de concert avec une autre force de collaboration française, la Selbstschutzpolizei (SSP), qui portait un uniforme bleu similaire à celui de la Milice de Vichy.
Ces opérations devinrent plus dangereuses à l'approche du Jour J, et les accrochages violents avec le Maquis se firent plus fréquents.
Ange Péresse ("Cocal"), le commandant sur le terrain de l'unité, acquit une réputation particulièrement féroce lors de ces engagements, notamment contre un repaire de "Rouges espagnols".
Finalement, en mai 1944, Auguste Le Deuff ("Verdier") fut tué par balle par un résistant capturé qui avait dissimulé un pistolet dans son béret (ce dernier réussit également à blesser Goulven Jacq "Maout" à la main).
Le Deuff fut enterré avec les honneurs militaires, sous une pierre tombale le déclarant "soldat allemand".
Yann Laizet "Stern") et Jean Larnicol ("Gonidec") furent tués dans un échange de tirs avec des commandos de la France Libre peu après le Débarquement. Alan Heusaff (" Rouat" ou "Professeur) fut gravement blessé lors de cet engagement.
Les paysans locaux venus lui porter secours furent stupéfaits de s’entendre expliquer que ses blessures étaient le résultat d'une escarmouche "entre Bretons et Français".
Yann Louarn ("Le Du") connut un sort pire lorsqu’il fut arrêté par des maquisards :
conduit dans une forêt, il fut exécuté d'une balle dans la tête et son corps fut jeté dans une carrière inondée.
La colère suscitée par le ciblage des nationalistes bretons par les FTP (Francs-tireurs et partisans) poussa certains gour à une violence excessive.
Gilles Foix ("Eskob") était connu pour frapper les prisonniers pendant les interrogatoires, contrairement aux ordres théoriques de Lainé d’éviter de telles tâches.
Ange Luec ("Forster") était également connu pour sa "bestialité" envers les prisonniers. André Geffroy ("Ferrand") se serait vanté de son rôle dans l'exécution de cinquante captifs des FFI (Forces françaises de l'intérieur).
Enfin, après la tentative d’assassinat manquée contre Hitler en juillet 1944, l'ordre fut donné au SD de ne plus faire de prisonniers dans sa guerre contre les partisans.
Le Bezen Perrot fut dès lors accusé d'avoir participé à des massacres de résistants capturés en divers endroits de Bretagne, bien que certains vétérans de l’unité aient soutenu qu’ils s’étaient contentés de monter la garde pendant que le SD et d’autres auxiliaires perpétraient les atrocités.
Il convient de noter que tous les nationalistes militants partisans d'une collaboration avec les Allemands ne rejoignirent pas le Bezen Perrot.
André Geffroy ("Le Grand Geff"), ancien camarade de Lainé au sein du Service Spécial, s’enrôla plutôt dans une unité de la Sipo composée de nationalistes et de SD allemands opérant dans le Finistère, connue sous le nom de Kommando de Landerneau.
Guy Vissault de Coëtlogon contourna lui aussi les unités bretonnes "alliées" aux Allemands pour offrir ses services directement au SD. Son groupe d'agents était spécialisé dans l’infiltration et la trahison des réseaux de Résistance. Il fut finalement formé à l’espionnage en vue de mener des opérations contre la Grande-Bretagne, soit au Royaume-Uni, soit en Irlande. C’est pour cette raison que les Britanniques manifestèrent un tel intérêt pour lui après sa capture par les Américains en Normandie en 1944, où il aurait organisé des agents "stay-behind" pour semer le chaos à l’arrière des lignes alliées. Les Britanniques l’emmenèrent à Londres pour un interrogatoire prolongé avant de le remettre aux autorités françaises. Provocateur lors de son procès, et nourri des récits de sacrifices irlandais, Coëtlogon se réjouit de sa condamnation à mort. "Dieu", déclara-t-il, « me fait l’honneur de mourir pour mon pays"
Les divisions au sein de la frange militante du mouvement breton étaient mineures comparées à la rupture entre celle-ci et la majorité modérée.
Un schisme menaçait d'éclater depuis les funérailles de Perrot, lorsque Lainé avait lancé son appel militant et choqué les catholiques par ses démonstrations de paganisme celtique.
La crise finale survint lorsque Fañch Debauvais, mourant de la tuberculose, rédigea un testament politique dans lequel il désignait Lainé comme son héritier.
À la mort de "Deb", Lainé et son chef des affaires politiques, Marcel Guieysse, proclamèrent officiellement en mai 1944 leur propre PNB, la résurrection du CNB (Comité national breton), et lancèrent un nouveau journal intitulé Breiz Atao.
Ils suggéraient ainsi que c'étaient eux, et non les attentistes de ce qui allait être appelé le "PNB-Croupion", qui étaient les véritables héritiers du mouvement fondé en 1919.
Raymond Delaporte refusa cependant de dissoudre le parti existant. Le schisme était consommé.
Le néo-Breiz Atao de Lainé, comme l’appelle Mordrel, ne parvint à publier qu’un seul numéro en Bretagne.
Dans les premiers jours d'août 1944, les Allemands ordonnèrent au Bezen de quitter sa caserne de Rennes pour participer à la retraite vers l'est.
Les forces américaines avaient percé en Normandie et avançaient vers la capitale bretonne. Aux côtés du SD, le Bezen Perrot s’entassa dans des camions et s’enfuit, s’arrêtant pour emmener d’autres nationalistes qui risquaient de connaître un sort difficile sous le régime républicain restauré, comme l’écrivaine Fant Rozec ("Meavenn"), Roparz Hemon et Marcel Guieysse.
Si l’uniforme allemand du Bezen et ses brutales opérations anti-Résistance lui avaient valu l'antipathie de la majorité des Bretons, sa fuite hors de Bretagne aux côtés des envahisseurs en retraite scella définitivement son image de force de collaboration au service exclusif des intérêts allemands.
De nombreux nationalistes, y compris des membres du Bezen lui-même, en vinrent à contester la sagesse de ce départ précipité.
Ces militants celtiques, formés au culte du sacrifice héroïque de l'Insurrection de Pâques 1916 en Irlande, se demandaient ce qui se serait passé si, après le départ de la Wehrmacht, des militants bretons avaient pris le contrôle d’un bâtiment public important à Rennes, hissé le Gwenn-ha-Du, proclamé une république bretonne et l'avaient défendue contre tous les assauts.
Il aurait été bien plus difficile pour les journaux français de dépeindre un tel geste désespéré comme un simple stratège allemand — de la même manière qu'ils avaient dépeint l'Insurrection de Pâques en 1916. Mordrel prétend — de façon assez improbable — que les Américains y "auraient regardé à deux fois" face à un tel scénario. Si les légalistes des FFI auraient sans doute réagi avec une fureur accrue, on en est réduit aux conjectures quant à la réaction des éléments bretons du Maquis ou des FFL (Forces françaises libres).
La foi inébranlable de Lainé dans la victoire allemande fut sans doute la principale raison pour laquelle une insurrection "à l’irlandaise" ne fut pas tentée.
Quel intérêt y aurait-il eu à sacrifier les meilleurs combattants du mouvement dans un geste héroïque mais vain si les Allemands devaient repousser les Alliés grâce à des "armes miracles" dévastatrices un mois ou deux plus tard ?
Ayant lié si fermement son destin au Reich, la perspective d'une reddition allemande dépassait manifestement l’entendement de Lainé. Son immersion dans un mysticisme celto-nordique ésotérique à cette époque ne dut pas non plus l’aider à évaluer les réalités militaires ou géopolitiques. Ainsi, en août 1944 comme en juin 1940, l’occasion pour les nationalistes de combler le bref vide de pouvoir laissé par l’effondrement de l’ordre public en Bretagne s’évapora rapidement sans résultat.
Il ne restait plus que la fuite vers l’est, et l’espoir qu’un jour les nationalistes bretons reviendraient à l’avant-garde d’une armée allemande de reconquête.
À Paris, plusieurs membres choisirent de quitter l’unité, dont l'officier de renseignement de l’état-major, Jean Chanteau ("Mabinog"). Louis Feutren conteste le terme de désertion :
"Certains sont venus voir Neven et lui ont dit : "Nous ne voulons pas aller en Allemagne." Et Neven a dit : "D’accord, bien sûr", parce que le lien était rompu... "
Foix ("Eskob") affirme pourtant que la "désertion" du lieutenant de Lainé frappa particulièrement l'unité et fit tomber le moral au plus bas. Trois de ceux qui s'étaient éclipsés décidèrent ensuite de changer de camp et de rejoindre les FFI, et l'un d'eux — Joseph Le Berre, ancien "Kernel" puis "Stern" au sein du Bezen — périt en attaquant une position allemande lors de la libération de la capitale.
À Troyes, "Eskob", Yann Guyomarc'h ("Pipo") et un autre homme connu sous le nom de "Bleiz" furent accusés d'avoir participé à l'exécution de 49 prisonniers.
"Eskob" soutient que l’arrivée du Bezen a simplement "coïncidé" avec cette atrocité allemande et que son unité a été "accusée à tort" d’y avoir pris part.
Quelle que soit la vérité, le Bezen Perrot était désormais associé aux pires aspects de la collaboration.
L’unité fit route plus loin vers l’est, finissant par passer en Allemagne. Là, l'idée de les parachuter en Bretagne pour y mener des opérations de sabotage fut évoquée. Cependant, à leur arrivée à Tübingen, Feutren se dit surpris de voir que les Allemands respectèrent leur accord initial et ne firent pression sur eux pour qu’ils reprennent du service sous une autre forme.
L’implication de Lainé auprès de ses hommes se faisait d'ailleurs plus lointaine.
Les catholiques fervents de l’unité — en particulier les hommes de la région de Vannes — supportaient mal son premier cercle de "celticards" et le fait qu'il ne sortait que de temps à autre pour prononcer des discours de motivation sur la glorieuse "impossibilité" de la mission du Bezen, ou pour comparer ses gour aux descriptions de guerriers celtes faites par Tacite.
Il y avait, écrit "Eskob", un côté "fin du monde" dans ces derniers jours, et Lainé (qui utilisait désormais son nom breton de "Neven Henaff") se repliait de plus en plus sur lui-même, tout en exhortant les autres à poursuivre la lutte.
Finalement, quelques semaines après les célébrations de leur anniversaire (au cours desquelles Lainé fut promu au rang d’Untersturmführer dans la SS proprement dite), le Bezen Perrot fut informé qu’il allait être scindé en plusieurs groupes. Les gour eurent le choix soit de suivre un entraînement au sabotage ou à la radio en vue d'une réinsertion en Bretagne, soit de s'enrôler dans la Waffen-SS. Quel que fût leur choix, le rêve d’une force militaire bretonne indépendante en lutte contre la France avait pris fin.
Des rumeurs circulaient alors selon lesquelles des séparatistes menaient des campagnes de guérilla contre les forces de la France républicaine en Bretagne. Dans ce que l'on pourrait qualifier de "maquis blanc et noir", ces purs et durs de "Breiz Atao" (nom donné aux autonomistes) auraient rejoint des traînards allemands ("maquis brun") et un assortiment de vichystes et de fascistes ("maquis blanc"). Ils étaient censés opérer avec le soutien des poches allemandes assiégées de Lorient, Saint-Nazaire et Brest, ainsi que grâce à des parachutages nocturnes effectués par de mystérieux avions aperçus par des sentinelles nerveuses des FFI.
S'il y eut effectivement des cas de guérilleros autonomistes opérant après la Libération, la plupart des unités formées par les Allemands pour des missions de "stay-behind" appartenaient à des formations fascistes françaises comme la Milice ou le PPF.
Les membres du Bezen restés en Allemagne ignoraient ce fait.
On peut douter qu'ils aient nourri beaucoup d'optimisme quant à l'issue de ces opérations de réinsertion ; il est tout aussi possible que certains aient estimé que c’était le moyen le plus efficace de frapper l’éternel ennemi jacobin, ou que cela leur offrait la meilleure chance de retrouver leurs familles.
Le Bezen se divisa alors comme ordonné.
Deux groupes partirent s’entraîner respectivement au sabotage et à la radio. Un autre rejoignit la Waffen-SS. Un quatrième devait, selon le récit d’"Eskob", former une unité de "propagande", mais Feutren remarque qu’il s’agissait d’un titre qu’ils s’étaient attribué eux-mêmes parce qu’ils n’étaient bons à rien d'autre et que l’état-major ne savait pas quoi faire d’eux. Ces derniers restèrent à Tübingen tandis que les autres partaient pour leurs missions à travers l’Allemagne. Alors qu’il voyageait en train vers l'une de ces affectations, Pier Hirgair ("Ivarc’h") fut tué dans une attaque aérienne alliée. Il fut la dernière victime du Bezen au combat. Il ne serait pas, pourtant, le dernier à mourir sous le feu ennemi.
En avril 1945, alors que le Führer se préparait à se suicider dans son bunker à Berlin, la section d’état-major du Bezen Perrot se replia à Marbourg.
Lainé y avait préparé une "petite cachette", selon Mordrel, arrangée par le professeur Leo Weisgerber, dont la Société allemande d'études celtiques était basée dans cette ville universitaire sur la Lahn.
C’était la société de Weisgerber qui, sous couvert de mener des recherches pour l’Ahnenerbe, avait permis à des chercheurs comme von Tevenar de nouer des liens avec des mouvements subversifs dans les pays celtiques pour le compte de leurs commanditaires secrets de l’Abwehr (le renseignement militaire allemand).
Reconnaissant désormais que la guerre était perdue et qu'aucune arme miracle ne renverserait le cours de la marche alliée à travers l’Europe, Lainé et son premier cercle résolurent de préserver le mouvement — et de rester à sa tête.
Les membres du Bezen reçurent pour instruction, selon Hamon, de regagner la Bretagne et de se terrer dans des régions où ils n'étaient pas connus, pour y attendre d’autres instructions. Mordrel soutient, au contraire, que la plupart de ceux qui n’avaient pas rejoint la Waffen-SS et ne faisaient pas partie de la clique de Lainé furent abandonnés à leur propre sort.
Beaucoup d’entre eux passèrent les dernières semaines de la guerre à errer entre le sud de l’Allemagne et le nord de l’Italie, cherchant un moyen d'échapper à la colère des armées françaises franchissant le Rhin et à leur service de renseignement vengeur, le 2e Bureau.
Weisgerber protégea Lainé et ses associés à Marbourg, d'abord lorsque la ville tomba aux mains des Américains, puis lorsque le Reich capitula définitivement au début du mois de mai 1945.
Ils furent bientôt rejoints par Friedrich Hielscher, récemment libéré d'un camp de concentration où il avait été envoyé pour son implication présumée dans le complot contre Hitler de juillet 1944.
Toujours fervent défenseur de la culture bretonne et ami proche de Lainé et de Feutren, il décida d’aider ses anciens contacts dans leur situation critique.
Avec l’aide de Weisgerber, il fournit aux Bretons une cachette sûre et leur procura de faux papiers, prétendument certifiés par le maire de Marbourg lui-même, attestant de leurs services dans la Résistance.
Grâce à ces documents, Lainé et ses associés furent placés dans des fermes voisines, "où ils n’eurent jamais rien à craindre".
On ignore si ces faux papiers attestaient de services de résistance en France, les identifiaient comme des prisonniers politiques allemands libérés, ou encore s'ils les faisaient passer pour des travailleurs du STO fraîchement libérés de leur service de travail.
Cette dernière ruse fut utilisée par de nombreux gour livrés à eux-mêmes dans la région de Tübingen, et qui réussirent finalement à retrouver Olier Mordrel à Innsbruck dans les derniers jours de la guerre.
Il était particulièrement courant de prétendre être originaire de l’un des ports bretons encore occupés par les Allemands, car ces zones furent les dernières d’Europe occupée à tomber aux mains des Alliés et les gendarmes français ne pouvaient pas facilement vérifier ces affirmations. Saint-Nazaire, le dernier bastion allemand de ce type, ne se rendit que le 11 mai 1945 — trois jours après la fin des combats à Berlin. Quant à Tübingen, le hasard voulut qu'elle se trouve dans la zone d'occupation française, ce qui rendit ces premiers mois d'après-guerre particulièrement angoissants pour les vétérans du Bezen.
Beaucoup furent bien sûr capturés en Allemagne ou en France. Léon Jasson ("Gouez") et André Geffroy (" Ferrand ") furent exécutés par un peloton d'exécution français en juillet 1946.
Parmi ceux qui échappèrent à l'exécution pour "atteinte à l'intégrité de l'État français", beaucoup purgèrent de longues peines de prison, à l'instar de l'impénitent Marcel Bibé ("Targaz") ou d'un gour nommé Gervenou ("Docteur "), dont la peine de mort fut commuée en prison à perpétuité.
De nombreux soldats plus jeunes de la force nationaliste — en particulier ceux qui s'étaient enrôlés tardivement et avaient déserté tôt — furent acquittés ou traités avec clémence en raison de leur jeunesse.
Les militants plus âgés, dont beaucoup avaient été membres de la Kadervenn ou même du Gwenn-ha-Du, réussirent presque tous à échapper à la justice française et à s'enfuir pour la plupart en Irlande, où le gouvernement de de Valera leur accorda un asile discret.
Quelques autres s’enfuirent en Espagne, en Argentine ou au Brésil, ou réussirent à se cacher en Allemagne, voire en France.
Contrairement à de nombreux membres du PNB, très peu retournèrent volontairement en Bretagne pour y être jugés dans les années 1950, et la plupart restèrent dans leur pays d’asile.
Même les amnisties des années 1950 et 1960 ne parvinrent pas à les faire revenir de manière définitive.
Le Bezen Perrot n’a été en service actif en Bretagne qu’entre le début et le milieu de l’année 1944. Ce furent, dit Mordrel, "six mois qui pesèrent plus lourd sur le destin du mouvement, et sur nous tous, que toutes nos vingt-cinq années d'engagement politique précédentes".
Bien qu'elle n'ait compté qu'un peu moins de soixante-dix effectifs à son apogée, l'acceptation par cette unité d'un rôle d'auxiliaire anti-partisan pour le compte des forces d’occupation étrangères condamna le nationalisme breton à vingt ans de tabou politique.
En amalgamant tous les autonomistes avec cette force en Feldgrau allemand, les autorités républicaines purent entacher du stigmate de la collaboration jusqu'au régionalisme le plus modéré.
La détresse des nationalistes bretons devint l’opportunité de Paris.
Lorsqu'en 1966, de jeunes Bretons du Front de libération de la Bretagne (FLB) eurent de nouveau recours à la violence symbolique dans leurs efforts pour obtenir l’autonomie, leurs modèles déclarés furent le mouvement de libération nationale en Algérie, les nationalistes du Québec et le programme d'inspiration marxiste de l'IRA.
Toute continuité avec le Bezen Perrot ou même le PNB du temps de la guerre, bien que souvent alléguée par la presse française, fut vigoureusement rejetée.
Quant à ses dirigeants exilés, rares sont ceux qui conservèrent un intérêt pour le mouvement, et encore moins une implication dans le militantisme.
Alan Heusaff canalisa son énergie dans le militantisme constitutionnel à l’échelle panceltique, devenant secrétaire général de la Ligue celtique en 1961.
D'autres menèrent des vies relativement calmes dans les affaires ou l’enseignement en Irlande.
Ange Péresse, installé en Allemagne, fut le seul vétéran du Bezen auquel l'État français reprocha une implication dans les attentats du FLB.
Le porte-parole et "boîte aux lettres" du mouvement basé en Irlande, qui fonda un Comité national de la Bretagne libre (CBL) à Bray (comté de Wicklow) à partir de 1967, était en réalité Yann Goulet — l’ancien chef des Bagadoù Stourm qui s’était opposé à la formation du Bezen Perrot.
Également en Irlande, Lainé, devenu "Neven Henaff", se replia encore davantage dans le mysticisme celtique — développant une spiritualité celtique « Giam/Sam » agrémentée de la théorie japonaise du yin et du yang grâce à ses contacts avec Georges Ohsawa. Il ne regretta jamais le Bezen ni sa conduite. Il a même été suggéré qu'il prétendait avoir délibérément engagé l'unité dans une voie "inoubliable" afin d'affirmer de manière plus éclatante les droits des Bretons à une action indépendante.
Si certains membres de l'unité ont pu être motivés par un tel désespoir et par une haine ardente de la France
"jacobine les motivations propres de Lainé en 1943 et 1944 semblent avoir reposé sur une analyse très rationnelle, bien qu'erronée. Celle-ci consistait simplement à penser que l'Allemagne gagnerait la guerre et que les nationalistes bretons feraient bien de s'attirer ses faveurs.
À cet égard, il est remarquable que, dans l'intimité — et malgré son absence de repentir et sa conviction que le temps finirait par lui donner raison —, Lainé aurait admis de "graves erreurs de calcul politique" pendant la guerre. Heusaff aurait lui aussi commenté que ses camarades et lui avaient "misé sur le mauvais cheval".
On prétend également que Lainé était connu pour nier la Shoah."Au bout d’un moment, on évitait le sujet avec lui", remarque l'historien Peter Berresford Ellis.
C'est peut-être pour ces raisons que les actions commises par le Bezen Perrot pendant la guerre continuent de peser lourdement sur le nationalisme breton.
Pour ce mouvement, comme le remarque l'historien breton Christian Bougeard, elles restent "le passé qui ne passe pas".
