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La cavale des maudits

Par Conan Eric

Publié dans l'express le 12/08/1993 

A la fin des années 40, fuyant l'épuration, des centaines de Français débarquent à Buenos Aires. Dans cette ville qui leur rappelle Paris, on n'est pas trop regardant sur leur passé. Et ils ne risquent pas d'en être extradés. Certains s'y referont une vie de notable. D'autres végéteront. récit d'une débandade.

Il y a ceux qui sont restés et ceux qui sont repartis.

La plupart sont restés. Souvent jusqu'à leur mort, au terme d'une seconde vie, paisible et confortable.

à la fin des années 40, des centaines de Français ont débarqué à Buenos Aires, redoutant la justice de la Libération,

ou désireux de s'y soustraire lorsqu'elle s'était déjà prononcée.

Beaucoup ont dû tout abandonner.

Que peut faire un exilé politique en Argentine?

Entre ceux qui n'ont jamais pu imaginer changer d'activité et ceux qui ont réussi une reconversion radicale, les nuances sont nombreuses.

D'autant plus que d'aucuns ont développé de nouvelles compétences tout en conservant leurs anciennes obsessions .

Parmi les premiers s'impose d'abord le célèbre Dewoitine: il a passé sa vie à construire des avions. Pour les Français, les Allemands, les Espagnols . Il n'a pas perdu de temps : dès son arrivée à Buenos Aires, en mai 1946, il s'est attelé à la construction du premier avion à réaction argentin.

 

Même obstination professionnelle chez l'ex-conseiller d'Etat Jean-Pierre Ingrand. L'obsession du service de l'Etat l'avait conduit sous l'Occupation à administrer envers et contre tout. .En Argentine, il devient administrateur de la Compagnie financière de Santa Fe, avant d'investir dans l'agriculture et la faïence.

Jean de Vaugelas, l'un des principaux chefs de la Milice parvient à gagner Buenos Aires en 1948 avec un passeport de la Croix-Rouge.

Son périple s'arrête brusquement en 1954, à Mendoza, région viticole, où il est devenu administrateur des Caves franco-argentines: il est exécuté par les sevices français dans une mise en scène d'accident de voiture.

 

 Olier Mordrel >, ancien chef du Parti national breton (PNB) allié avec les nazis:

il passa une partie de ses années d'exil, au fin fond de l'Amérique du Sud,

à réinventer une langue pure à partir du breton de la Renaissance

pour remplacer le dialecte parlé, qu'il jugeait trop vulgaire...

Architecte, cet autonomiste bretonnant présente la particularité

d'avoir été condamné à mort deux fois, en mai 1940 et en 1946.

En août 1939, il avait envoyé de Berlin un manifeste

proclamant la neutralité de la Bretagne et appelant les Bretons à la désertion.

Avant de revenir au pays avec les nazis, qui offraient, selon lui,

aux «êtres supérieurs» qu'étaient le marin et le paysan bretons

la chance historique d'être enfin libérés de

l' «exploitation du capitalisme juif et français».

Ses illusions de parti et d'Etat bretons ne prendront que la forme sanglante,

en 1943, d'une Milice régionale (la «Milice Perrot»)

et se termineront par l'épisode pathétique du protocole signé le 15 février 1945,

sur le lac de Constance, avec Jacques Doriot 

(autoproclamé chef de l'Etat français) qui le désigne

comme gouverneur en exil d'une Bretagne enfin reconnue en tant

qu'Etat associé à la France...

Mordrel débarque à Buenos Aires en juin 1948 et rachète un hôtel à Cordoba.

Ses études linguistiques, étendues aux langues celtiques, et quelques correspondances avec des Bretons occupent une grande partie de ses vingt-trois ans d'exil. Il part pour l'Espagne en 1969, en attendant la mesure de grâce qui lui permettra de rentrer en Bretagne en 1971. Après avoir tenté de renouer avec le mouvement régionaliste breton (qui préfère ne pas utiliser la culture phénoménale de cet encombrant ancêtre), il s'occupera un temps d'une crêperie, avant de mourir en 1985.

 

Philippe Darnand, fils du chef de la Milice, Joseph Darnand, et lui-même ancien membre de l'Avant-garde (les jeunes de la Milice) q

 Après l'exécution de son père, en 1945, et sur les conseils de Jean de Vaugelas, il se rend avec sa mère en Argentine, à Tucuman, où il enseigne le français.

 

Robert Le Vigan  le ténébreux interprète du "Quai des Brumes" et de

"Goupi Mains rouges", recyclé dans les émissions de propagande de Radio-Paris

et auteur d'un délire antisémite digne de Céline dont il était l'ami .

il ne s'est exilé qu'après avoir été condamné, en 1946, à dix ans de travaux forcés.

Les véritables reconversions sont plus ou moins spectaculaires. Beaucoup d'anciens responsables de la Milice ont simplement troqué un statut de notable de province en France contre celui de notable de la Pampa.

 

Parmi les reconversions plus originales, celle d'Henri Queyrat mérite d'être citée. Délégué du PPF de Jacques Doriot pour toute l'Afrique du Nord.

En Argentine, il effectue divers travaux pour les éditions Larousse, rédige le journal de la Chambre de commerce franco-argentine et travaille plusieurs années comme journaliste à l'AFP (où il sera remplacé par Jean Dumazeau, un ancien milicien du Nord)

 

La confrérie tumultueuse des anciens de «L'Action française», de «Je suis partout» ou du «Cri du peuple» (le quotidien du PPF de Doriot) arriva en force à la fin des années 40. Il y avait notamment là Pierre Daye, ancien grand reporter du "Soir» de Bruxelles et correspondant belge de «Je suis partout»  avant de mourir en 1960.

 

Georges Guilbaud, ancien marxiste ayant intégré le PPF . Au début très actif, à Buenos Aires, au sein du groupe des nostalgiques de la brasserie Adam's ( lieu de rendez-vous des expatriés ), il se lança, au milieu des années 50, dans les activités financières, où il excellait, en travaillant avec la maison de change Piano. Gagnant beaucoup d'argent, il devint administrateur d'un célèbre palace de Buenos Aires, avant de partir, dans les années 60, exercer ses talents financiers en Suisse.

 

Contrairement aux Flamands et aux Allemands, rares furent les Français qui se passionnèrent pour la politique locale. Mais il y eut quelques exceptions sérieuses.

Jacques de Mahieu, professeur de philosophie, ancien de l'Action française, où il fut le théoricien du maurrassisme social et du corporatisme. Ayant terminé la guerre dans les rangs de la division Charlemagne, il arrive en 1946 avec sa famille à Buenos Aires. Devenu professeur polyvalent (économie, français, ethnographie) à l'université de Cuyo et directeur de l'Institut d'études et de recherche du marché, il publie de nombreux ouvrages sur le syndicalisme, les problèmes sociaux et le corporatisme. Il eut son heure de gloire pendant la période des gouvernements militaires à partir de 1966, quand il devint le maître à penser sur les questions sociale et syndicale auprès des jeunes profs de droit et de sciences politiques proches des militaires. Il est resté très lié avec un autre intellectuel, William Gueydan de Roussel, philosophe germaniste engagé dans la lutte contre la maçonnerie, cofondateur du Cercle aryen de Paris, avec Paul Chack, et président du Cercle d'études judéo-maçonniques, dont le principal objectif était de prouver l'origine juive de la maçonnerie. Etabli à El Bolson, Gueydan de Roussel mit son érudition bibliographique au service de la Bibliothèque nationale de Buenos Aires

Quelques exilés n'ont pas connu les bonheurs d'une seconde vie parce qu'ils n'ont pas supporté l'Argentine et sont rentrés le plus tôt possible. Il y eut deux vagues de retours: dans les années 50, après les lois d'amnistie de 1951 et de 1953, et au milieu des années 70, grâce à la prescription des poursuites.

Ainsi Henri Lèbre, qui fut à la fois directeur du «Cri du peuple» et l'un des dirigeants de «Je suis partout», journaux dans lesquels il s'insurgeait contre la mollesse de la politique antijuive de Vichy (statut des juifs et aryanisation), qu'il qualifiait de "solution dérisoire". Arrivé en Argentine en 1947 avec un passeport de la Croix-Rouge, après sa condamnation à mort par contumace en France, il ne s'adapte pas au pays et repart très vite pour le Portugal, où il attend la loi d'amnistie qui lui permet de rentrer en France dans les années 50, afin de reprendre du service à  "Rivarol" et à "Spectacle du monde".

A la même période quitte également Buenos Aires Pierre Villette, cofondateur de "Je suis partout", membre du PPF et journaliste au "Cri du peuple", qui avait terminé sa carrière de journaliste engagé à Radio-Patrie, à Sigmaringen, et au "Petit Parisien", publié à Constance, à la fin de 1944, avant d'être condamné à mort par contumace en 1947.

 

C'est plus tard, au tout début des années 70, qu'Henri Janières regagne la France. Ancien de «Paris-Soir» et de «Notre combat», organe oeuvrant pour "une France socialiste dans l'Europe nouvelle", ce dandy obsessionnel occupa à Buenos Aires la place enviée de correspondant du «Monde» de 1961 à 1969.

Autre personnage particulièrement affecté par le mal du pays:

Simon Sabiani, le célèbre maire PPF de Marseille et véritable empereur de l'agglomération, mise en coupe réglée pendant l'Occupation au profit de ses hommes de main du clan corse de Simon Mema et de la pègre de Carbone et Spirito  ( membres de la carlingue de la rue Lauriston  ). Condamné à mort par contumace et réfugié à Rome, ce personnage célèbre pour son goût du luxe et de l'opulence s'est retrouvé dans une petite pension de famille de Buenos Aires, vivotant en travaillant dans une agence immobilière.

Ne supportant plus de vivre si loin de sa vieille mère corse, il vint s'installer en 1952 à Barcelone, où les fervents sabianistes venaient le voir en car de Marseille et d'où il fit quelques voyages clandestins en Corse pour voir sa mère.

A sa mort, en 1956, des centaines de personnes assistèrent à son enterrement dans le petit cimetière de Casamaccioli, près de Corte.

 

Olier Mordrel a buenos aires

Olier Mordrel à Buenos Aires

devant le monument 

"torre de los ingleses"

mordrel

Marc Augier, journaliste à l'hebdomadaire "La Gerbe", ancien de la LVF et de la division Charlemagne, réfugié à Mendoza,

aidera un temps l'armée argentine à organiser des expériences de résistance au froid en zone montagneuse, avant de rentrer en France, dans les années 50, pour entamer une seconde carrière d'écrivain et de chroniqueur dans la presse d'extrême droite, sous le pseudonyme de Saint-Loup.

Camille Le Mercier d'Erm et Marc augier
Robert Le Vigan - hervé le Bortef

Hervé Le Boterf

fut responsable du PNB à Nantes

durant l'occupation

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